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« Perturbations » : un film qui dénonce la grossophobie et provoque le débat

A l’issue de la projection du court-métrage présenté en avant-première, les membres du comité de pilotage du film, les associations de patients, le réalisateur Jérôme Genevray et l’acteur principal Ted Etienne ont échangé sur le thème des discriminations liées à l’obésité. 
Retour sur un temps fort, bienveillant et optimiste.

5 min. temps de lecture


Un court-métrage en avant-première au cinéma MK2 à Paris, une table ronde pour décrypter, des expériences vécues et des interventions riches de sens… la projection du film « Perturbations »(1) a donné, mardi 28 février, le top-départ de la campagne de la Journée mondiale de l’obésité programmée le 4 mars 2023.

Chaleureusement applaudi pour sa sincérité et le regard pertinent qu’il porte sur les préjugés liés au poids, le film écrit et réalisé par Jérôme Genevray a permis un échange tonique et constructif entre de nombreux intervenants. Au programme du débat : la réalité de la stigmatisation, la connaissance de la maladie, sa prise en charge, mais également la bienveillance et le respect de la diversité des corps.

Sur fond de défense des droits fondamentaux humains, Alina Constantin, présidente du Conseil patients de la Ligue contre l’obésité, a lancé la discussion, animée par Erwan Guiriec de l’agence Breaking Web. D’abord en rappelant la souffrance des personnes en situation d’obésité « d’être jugées pour quelque chose qui n’est pas un choix de vie » ; ensuite en refusant « l’auto-victimisation ».

Membre du comité de pilotage qui a supervisé le film(2), elle a rappelé les difficultés rencontrées, notamment dans les transports, par les personnes en situation d’obésité. « Contrairement à cette fiction où les gens expriment clairement leur rejet, dans la réalité on est plutôt dans le non-verbal. La vérité, c’est que nous vivons avec une charge mentale permanente qui, pour nous, constitue une violence ordinaire» .

« Une forme de maltraitance acceptée de tous »

Cette pression sociale, Béatrix de Lambertye, créatrice d’une passerelle soignants-soignés via une approche sociologique de l’obésité, la connaît bien. Les témoignages qu’elles recueillent sont édifiants. « Jusqu’à cet homme dans un restaurant qui, au nom d’un pari, demande à la cliente voisine combien elle pèse… »
Silence dans la salle, la stigmatisation, « monstrueuse et blessante » n’a aucune retenue.

Constat partagé par Anne-Sophie Joly, présidente fondatrice du CNAO (Collectif national des associations d’obèses), qui fustige « une forme de maltraitance acceptée de tous. Dire ‘’espèce de gros’’ n’est pas puni par la loi, c’est encore toléré… », explique celle qui réclame un cadrage et un portage politique. « A quel moment va-t-on placer, en France, le curseur pour reconnaître l’obésité comme une maladie reconnue par l’Organisation mondiale de la santé depuis vingt-cinq ans ? », s’interroge Anne-Sophie Joly.

Pour voir le film, rendez-vous sur :

« La personne grosse est le bouc émissaire de notre société d’hyper consommation »

L’obésité est une maladie qui peut impacter 18 autres pathologies associées comme les cancers ou l’infertilité. « Tant que cette réalité n’aura pas été acceptée, il ne faut rien lâcher… », poursuit la porte-parole du CNAO qui, au passage, rappelle que les personnes en situation d’obésité, déjà « en souffrance psychologique », ont payé un très lourd tribut à la pandémie de Covid-19.

Persuadée que « la personne grosse est le bouc émissaire de notre société d’hyper consommation », Béatrix de Lambertye, spécialisée dans les causes traumatiques de l’obésité, pointe du doigt « l’injonction paradoxale ». Avec d’un côté, un univers qui exige d’être beau et développe le culte de la minceur ; de l’autre une société qui appelle à consommer sans modération. « On vit dans un monde d’abondance, mais lorsqu’on est en situation d’obésité, on n’a pas le droit de bénéficier de cette abondance ». Et l'experte rappelle que « si 47% des Français sont en surpoids ou en situation d’obésité, 75% des gens ont recours aux régimes. Il y a un comme bug… Cela tend à démontrer que tout est fait pour imposer une image sociale », constate Béatrix de Lambertye.

« Nous devons transgresser les barrières mentales »

Avec son cortège de petites cruautés, le miroir déformant des réseaux sociaux s’attache, en effet, plus à la forme de la silhouette qu’à la réalité de la maladie. « Pourquoi notre corps a-t-il accepté de prendre ces kilos, pourquoi les a-t-on perdu, puis à nouveau repris ? », questionne avec gravité Anne-Sophie Joly, qui regrette « cette ère de critique facile et de lynchage anonyme ». Et de plaider pour un débat de qualité et pertinent qui défend des valeurs d’humanité et de respect.

A travers le rôle de Victor, ce passager en situation d’obésité, qui fait l’objet de mauvais regards et de méchantes critiques, mais aussi de bienveillance et tendresse, Ted Etienne joue carte sur table. « Etre gros ne doit pas nous bloquer. Nous devons transgresser les barrières mentales que nous nous imposons. Certes, la société nous rabâche d’être beau et sexy, mais nous devons d’abord retrouver l’amour qu’on a pour soi. C’est le premier combat que les personnes grosses doivent mener. Il ne faut pas être, en permanence, en lutte contre soi. Il faut vivre sa vie et ne pas vivre dans le regard de l’autre », tonne gentiment l’acteur de « Perturbations ». Un court-métrage que Béatrix de Lambertye qualifie de « précieux » car, pour elle, « le film est une œuvre d’art, et l’art peut être un exutoire, une respiration, mais aussi un sujet de débat » destiné à interroger, expliquer et informer.

« Faire comprendre qu’il existe des résistances à l’amaigrissement, c’est déjà une part de soulagement »

L’efficacité de la pédagogie, Ted Etienne reconnaît en avoir bénéficié à la faveur de cette expérience cinématographique. Il a, en effet, découvert que le terme « obèse » pour qualifier une personne en fort excès de poids n’est pas approprié. Pourquoi ? Parce que l’obésité est une maladie. « C’est vrai, on ne va pas appeler un cancéreux celui qui souffre d’un cancer », souligne l’acteur en prenant la salle à témoin.

Alina Constantin, elle, a depuis longtemps fait ce chemin. « Pour moi, il n’y a pas dichotomie entre la sphère privée et la sphère médicale. Je n’accepte pas d’être traitée d’obèse, car je ne me résume pas ma pathologie. Je ne suis pas ma maladie. Je suis plus que cela. Le fait d’avoir cette apparence ne m’empêche pas de m’accepter, ni de me soigner ».

Le soin, l’accompagnement et la prise en charge, c’est justement la spécialité de Rudy Caillet, médecin nutritionniste alsacien, membre, lui aussi, du comité de pilotage de « Perturbations ». Ce praticien est formel : « Il y a une méconnaissance totale de l’obésité. Pour le grand public, le poids, c’est un problème d’assiette ou de canapé, ou les deux à la fois ».
Le monde médical n’échappe pas non plus au cliché. « Beaucoup de soignants ont une vision péjorative du poids, mais grâce au travail des équipes pluridisciplinaires, nous essayons de faire comprendre, notamment aux jeunes internes, qu’ils se sont trompés sur la réalité de la pathologie », indique le docteur Caillet qui milite pour la transformation de la pensée. La faute à qui ? « En dix ans d’études, un médecin n’est formé que quelques heures à la problématique de l’obésité », affirme le médecin qui, à Colmar, s’évertue à « trouver les mots pour déculpabiliser les personnes en situation d’obésité ».

Déculpabiliser, c’est sa ligne de conduite. « Souvent, les personnes ont le sentiment d’avoir échoué parce qu’elles n’ont pas su, par exemple, gérer leur alimentation ou faire suffisamment de sport. Leur faire comprendre qu’il existe des résistances à l’amaigrissement et qu’on ne maîtrise pas son poids, c’est, pour eux, déjà une part de soulagement. D’autant qu’ils s’imposent des barrières… ».

« Nous devons prendre notre place dans la société sans revendication agressive »

Ces barrières assignées par la société, Alina Constantin a décidé de les balayer d’un revers de manche. « Nous devons prendre notre place dans la société sans revendication agressive, mais sans pour autant s’excuser d’exister dans un corps qui ne correspond pas aux normes sociales. Les personnes en situation d’obésité ont besoin de s’affirmer, et non d’être dans l’auto-victimisation », souligne-t-elle.

Une position d’autant plus partagée par les débatteurs et les spectateurs que Béatrix de Lambertye rappelle la difficulté à surmonter le traumatisme provoqué par l’obésité. « S’entendre dire qu’on souffre d’une maladie chronique représente un choc. A ce moment-là, les personnes en situation d’obésité ont le sentiment de perdre le pouvoir sur le corps. Ce n’est évidemment pas leur faute, mais le fait de comprendre qu’ils souffrent d’une pathologie est déstabilisant ».
D’où la nécessité d’avoir, en France, des professionnels de santé qui ne soient pas démunis face à l’obésité. « Il est nécessaire d’organiser des consultations spécifiques, plus longues, afin de comprendre les multiples raisons qui peuvent conduire à l’obésité », martèle Anne-Sophie Joly au nom du CNAO.

« La médecine actuelle doit se moderniser en ouvrant ses fenêtres »

La médecine, la recherche scientifique, le croisement des connaissances, c’est le crédo du docteur Lucia Hue-Fontaine. Adepte de la médecine préventive dans une médecine intégrative, cette endocrinologue de Paris estime que la santé n’est pas du seul ressort de l’hôpital ou du cabinet médical. « Elle est partout. Il ne faut pas avoir peur de la maladie, car l’important consiste à maintenir la personne dans des conditions de santé qui lui permettent de s’accomplir, de trouver son équilibre de vie avec des ambitions et des objectifs. »

Sur ce registre, le docteur Hue-Fontaine explore des voies nouvelles. « Il existe un florilège de causes à l’obésité que l’on connaît, et d’autres qu’on ignore toujours. Chaque fois que la science permet d’en apprendre un petit peu plus, on accède, quelques années plus tard, à des thérapeutiques innovantes », précise-t-elle avant d’espérer que « la médecine actuelle se modernise en ouvrant ses fenêtres ».

Turbulences de la vie et atterrissage en douceur

A ce titre, le docteur Hue-Fontaine reste convaincue que les progrès des neurosciences apporteront, à terme, des réponses. « Les expériences qui formatent les circuits neuronaux conditionnent nos réactions dans le futur. Or, on sait que tout notre système neurologique est en équilibre avec les systèmes d’inhibition. Or, l’inhibition est difficile à contrôler et elle amène à des pathologies ».

Avancer avec optimisme et s’écouter les uns les autres, utiliser le parcours du patient et l’expérience vécue, pour l’endocrinologue, pas de doute : il convient de nouer le dialogue entre tous les praticiens qui aident les personnes en situation d’obésité, aussi bien au niveau médical, que psychologique et sociologique. « La prise en charge multidisciplinaire doit reposer sur les données de prévention, d’environnement et d’évolution des mentalités de la société », conclut le docteur Hue-Fontaine, pour qui le film « Perturbations » tombe à pic.

Question de plan de vol. Question aussi d’atterrissage tout en douceur, après avoir vaincu un ciel bien chargé en turbulences et émotions.

Philippe Saint-Clair

Notes
  1. Le film « Perturbations » est accessible gratuitement sur Perturbations.fr
  2. « Perturbations » a été produit par l’agence Breaking Web et soutenu institutionnellement par l’entreprise pharmaceutique danoise Novo Nordisk.

Un film, une réaction, des perspectives

Docteur Lucia Hue-Fontaine : « Muscler son comportement et son cerveau afin que son interaction donne confiance à la personne en situation d’obésité. Ces leviers permettront que sa santé s’améliore et qu’elle trouve sa place dans le monde. »

Docteur Rudy Caillet : « Écouter plutôt que de juger. Changer de perspectives, comme le recommandent les organisateurs du World Obesity Day. »

Anne-Sophie Joly, CNAO : « Besoin de bienveillance, besoin d’une société qui accepte la diversité. Il faut arrêter d’avoir peur et poursuivre l’action sans relâche. Les personnes en situation d’obésité représentent ce que les gens ne veulent pas être. Or, la différence, c’est la richesse. »

Béatrix de Lambertye : « Les préjugés, c’est comme les émotions, c’est naturel d’en avoir. En revanche, on ne doit pas se servir d’un préjugé pour juger l’autre, pour le maltraiter, l’insulter ou refuser de l’embaucher. Il faut utiliser sa curiosité pour aller au-delà, pour connaître l’autre. »

Alina Constantin, Ligue contre l’obésité : « Nous devons lever le voile de l’ignorance sur la maladie obésité. C’est l’angle d’attaque par lequel on peut tenter de résoudre ce problème de santé, sociétal et psychologique. La science de l’obésité existe, il faut qu’on s’en empare, qu’on la vulgarise auprès du grand public comme des professionnels de santé. »

Ted Etienne, acteur : « Faites le bilan avec vous-même, posez-vous des questions, demandez-vous comment vous vous sentez vous-même, pas à travers le regard des autres… Mais, surtout, pas de régime. L’effet yoyo, c’est terrible. J’ai tout essayé, rien ne marche. J’ai été allégé, oui, mais de 1 000 balles ! »

Jérôme Genevray, réalisateur : « J’espère que cette histoire parlera à ceux qui sont victimes de préjugés, à ceux qui les appliquent sans savoir et à ceux qui ne savent pas. Si le film permet de faire réfléchir, de soulager et de donner de l’espoir à ceux qui souffrent de ces biais, s’il permet de développer de l’empathie, alors c’est déjà une petite victoire. »

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