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Sensibilisation Préjugés

Camille Léon-Fucien : «Mon poids, ce n’est pas un frein, mais une force»

Dans « Perturbations », court-métrage réalisé dans le cadre de la Journée mondiale de l’obésité, la jeune actrice donne la réplique à Ted Etienne. Douce à l’écran, exigeante dans la vie, elle assume son identité, mais refuse d’être enfermée dans un rôle.

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Woman speaking to doctor

Camille ne s’arrête jamais. Toujours sur la brèche, toujours haletante. 
Elle saute d’un projet à l’autre. De la musique à la danse, du théâtre au cinéma, d’un mémoire à un stage, d’une série télé en six épisodes à la mise en scène d’une pièce écrite en trois mois. Elle est surbookée. Et elle adore ça. « Je n’aime pas respirer, j’ai besoin d’être toujours occupée », plaisante-t-elle. A moitié, seulement.

La preuve : âgée de 25 ans, celle qui campe le personnage d’une vendeuse de cafétéria dans le court-métrage « Perturbations », réalisé pour illustrer la Journée mondiale de l’obésité, déborde d’énergie. Et de passion pour un art qu’elle laboure avec constance et détermination depuis son enfance. C’est du haut de ses 13 ans que la petite Camille Léon-Fucien décide de son destin. « En famille, on regardait beaucoup Desperate Housewives. Je trouvais Eva Longoria bluffante. Elle me procurait des émotions et des sensations. »

La fibre artistique, Camille la cultive déjà en musique en électrisant les cordes de son alto. Mais comment devenir actrice ? « Quand on est collégienne, il n’existe pas d’école de cinéma. J’ai rejoint le conservatoire à rayonnement départemental de ma ville, à Evry dans l’Essonne. »

La suite de l’aventure confirme l’envie et le talent de Camille. Elle intègre le Conservatoire d’arrondissement dans le 20e arrondissement de Paris, puis, à 21 ans, le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, tout en cumulant des études de Commerce international en anglais et italien à la Sorbonne. « A la fois pour contenter ma famille et me protéger au cas où… », sourit la jeune actrice persuadée de sa bonne étoile culturelle.

 

« Je ne souhaite pas être catégorisée »

L’avenir lui donne raison : une première consécration la propulse sur la scène du théâtre du Rond-Point à Paris. Dans la foulée, une apparition dans la série canadienne Boomerang et un petit rôle sur Netflix dans les Liaisons dangereuses 2.0, mettent en lumière sa personnalité. Mais aussi ses rondeurs. « Je ne l’ai pas conscientisé. Comme je n’ai jamais voulu penser que mon poids serait un frein, j’en ai fait plutôt une force, une identité ».

Pour voir le film, rendez-vous sur :

Une identité qu’elle accepte de revendiquer dans sa vie quotidienne, mais pas, affirme-t-elle, « en tant qu’actrice ». Sauf que…

Sauf que France Télévision la repère et l’intègre, en 2020, au casting de la série éducative de L’Ecole de la vie pour jouer Chloé, une adolescente confrontée au harcèlement au lycée. « C’était l’un de mes premiers rôles, j’y suis allée un peu à reculons, car je n’avais pas envie qu’on fasse cas de mon poids. Je ne souhaite pas être catégorisée, même si je sais que le cinéma a besoin de physique ».

Camille accepte de relever le défi à condition que les contours de son personnage soient corrigés. L’échange avec les réalisateurs va se révéler fructueux. Elle parvient à casser le moule initial du scénario. « Dans l’histoire, Chloé était victime. Elle avait subi un inceste et subissait un éveil traumatique. Elle était harcelée par les élèves à cause de son poids, ne se défendait pas et se camouflait parce que mal dans sa peau. On a fait évoluer le rôle en permettant à Chloé d’avoir du tempérament, de répondre. On a aussi enlevé les épisodes de boulimie, c’était trop cliché et ce n’est pas la réalité de toutes les personnes en obésité », détaille Camille Léon-Fucien.

« Le fait que le personnage de la vendeuse ait du désir pour une personne grosse m’a beaucoup plu »

La réalité, Camille Léon-Fucien y tient comme à la prunelle de ses yeux pétillants. Si elle a donné son accord pour participer à « Perturbations », le court-métrage de Jérôme Genevray, c’est parce que la scène qu’elle devait jouer aborde un sujet inhabituel : celui du désir des personnes en situation d’obésité. « Quand j’ai lu le scénario du court-métrage, j’étais contente, car il y avait quelque chose qu’on ne fait jamais à l’image en France, c’est la sexualisation des personnes grosses. C’est un peu tabou. Soit c’est considéré comme sale, soit ça renvoie à la pornographie. Le fait que le personnage de la vendeuse que j’interprète ait du désir pour une personne grosse, qui elle-même s’autorise à désirer, m’a beaucoup plu. Pour une fois, la vendeuse n’est pas juste sympa ou un peu bourrue comme les caractéristiques qu’on accorde habituellement aux personnes grosses. Elle a du désir pour ce garçon, elle le drague gentiment et lui donne son numéro de téléphone ». 

Mais n’allez pas dire à Camille que son rôle joue sur les registres de l’inclusion ou de la diversité. Elle réfute ces appellations. « Ces mots signifient qu’il y a une norme. Et que la norme fait la faveur de nous accueillir. Pour moi, le message de la scène avec Victor, c’est simplement une relation entre deux personnes. Sans limite, sans barrière. Elle voit quelqu’un qui lui plaît et elle a envie d’essayer, envie d’avoir une histoire. »

« J’ai fait des régimes, j’ai subi des batteries de tests, on n’a jamais rien trouvé… »

Loin de chercher à masquer son physique ou à édulcorer son propos, Camille assume son caractère bien trempé et chaque centimètre carré de sa silhouette. 

Mieux : elle a toujours préféré la contre-attaque à la défense. « Bien sûr que dans ma vie, j’ai eu des remarques, mais je sais qui je suis. Je n’ai pas d’antécédents familiaux en matière d’obésité, j’ai toujours été ronde sans faire d’excès. J’ai fait des régimes, j’ai subi des batteries de tests médicaux. On n’a jamais rien trouvé. C’est le grand point d’interrogation des médecins. J’ai même connu les centres de perte de poids dès 14 ans. On me disait : « Il ne faut pas regarder la télévision en mangeant des chips »,… sauf que ce n’était pas ma vie. Moi, j’ai pratiqué la danse, la gymnastique rythmique, la natation en compétition, je m’entraînais dix heures par semaine mais mon corps changeait… ». 

Tout en nageant vers le bonheur de devenir, un jour, actrice. 

Rêve accompli.

Philippe Saint-Clair

« Et par elles », la pièce qui aborde les questions du poids et de l’apparence

Camille Léon-Fucien a toujours grandi entouré de femmes. « J’ai deux mamans, j’ai toujours trouvé beaucoup de réconfort auprès des filles et j’avais envie de rendre hommage à toutes ces femmes que je connais et qui m’ont construite ». D’où le titre de sa pièce qu’elle a conçue et mis en scène : « Et par elles ».

La trame de ce « seul-en-scène » : une jeune fille qui interroge son entourage afin de savoir ce qu’est vraiment une femme. « Il s’agit d’une série de portraits interprétés par une seule comédienne », explique l’autrice qui, dans son spectacle, n’élude aucun sujet. Ni la condition féminine, ni la couleur de la peau, ni la question du poids présente dans la pièce à travers un dialogue entre la comédienne et un mannequin placardé sur une affiche commerciale.
« La comédienne explique à la pub qu’elle n’a pas envie d’être comme elle parce que cela lui demanderait trop d’effort, trop de pression sociale et qu’elle préfère rester ce qu’elle est », commente Camille Léon-Fucien. Une artiste-écrivaine qui, derrière le message subliminal de la pièce, se raconte.

Avec franchise et humanité, elle s’insurge contre l’essentialisation des personnes en situation d’obésité. Et les cases dans lesquelles la société voudrait les corseter.

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